Europe : Tirer les leçons de la tragédie de Gênes

29 août 2018

Le dramatique accident dû à l’effondrement du viaduc Morandi sur l’autoroute A10 à Gênes ne doit rien à la fatalité et par-delà l’Italie, de nombreux pays seraient bien inspirés d’en tirer toutes les leçons car de nombreux ouvrages de par le monde sont menacés par la vétusté et l’absence de réel entretien. Cette tragédie est un rappel à l’ordre des autorités publiques.

Bien sûr le viaduc Morandini de Gênes avait été mal conçu depuis l’origine et présentait manifestement des risques réels d’écroulement notamment de par sa conception même en béton, de par son âge et l’importance du trafic qu’il devait supporter. D’ailleurs, certains ouvrages réalisés par ce même l’architecte Ricardo Morandi à travers le monde ont connu des fortunes diverses et certains présentent aujourd’hui d’importants risques, comme l’important pont Général Rafael Urdaneta long de 8 700 m qui relie la ville de Maracaïbo (Venezuela). Ces dernières décennies le viaduc de Gêne avait suscité de nombreuses interrogations et plusieurs enquêtes avait été effectuées, semblant confirmer une lente dégradation de l’ouvrage liée à sa conception même.

L’enquête sur l’origine et les responsables de cette catastrophe devrait durer de longs mois

Sans rechercher des responsables, il est avéré que l’Etat italien via ses divers gouvernements, s’il a probablement effectué des contrôles réguliers de l’infrastructure, n’avait jamais réalisé de véritables travaux de consolidation lorsqu’il en était l’exploitant jusqu’en 1999. A cette date, la concession de l’autoroute A10 a été attribuée à la société Autostrade per l’Italia (groupe Atlantia, détenu à hauteur de 30% par la famille Benetton) et avait été renouvelée en 2015 par le gouvernement italien.

La société gère la moitié au réseau autoroutier en Italie et détient une part importante dans de nombreuses sociétés autoroutières en Europe, dont la Sanef pour la région nord et est de la France. C’est l’un des plus importants acteurs de la gestion autoroutière en Europe. La société Autostrade per l’Italia a réalisé des travaux d’entretien en 2016 et des études étaient menées depuis de nombreuses années (bien avant la concession) en vue de réaliser un grand contournement par le nord, dénommé la Gronda.

Seule l’enquête en cours permettra de dire si la société a réalisé les travaux nécessaires pour sécuriser l’ouvrage et notamment si elle s’était conformée aux recommandations des enquêtes publiques. Car, même concédés, les ouvrages tels les ponts, tunnels et viaduc relèvent du contrôle de l’Etat qui doit faire respecter ses conclusions en matière de sécurité. Si ces contrôles de sécurité effectués par l’Etat faisaient état de risque d’écroulement, pourquoi ne pas avoir imposé les travaux adéquats ou fermé l’ouvrage à la circulation ?

Dans ce contexte, l’actuel gouvernement populiste italien gesticule beaucoup en tentant de se dédouaner de toute responsabilité, en accusant pelle-mêle les précédents gouvernements, la société d’autoroute et même l’Union européenne.

A ce stade, l’attitude du chef du gouvernement italien Giuseppe Conte, et de ses deux leaders de la ligue du nord Matteo Salvini (ministre de l’Intérieur) et du mouvement 5 étoiles, Luigi di Maio (ministre du Travail), par ailleurs vice-Premier ministres visant à se dédouaner de toute responsabilité, ne paraît pas très responsable. Manifestement, tout cela serait de la faute des autres, oubliant au passage la responsabilité de l’Etat et de certains membres de la coalition gouvernementale.

Le gouvernement populiste italien n’hésite pas à accuser les gouvernements précédents, la société d’autoroute et même l’Europe alors même que certains de ses proches portent une responsabilité directe

L’ex-leader du Mouvement 5 étoiles Beppe Grillo, auquel a succédé Luigi di Maio, est natif de Gênes où il a réussi par imposer sa formation politique aux dernières élections. Lui-même et son parti se sont toujours opposés à la réalisation du contournement autoroutier Gronda à Gênes. Lors des dernières élections, son parti s’est d’ailleurs engagé à faire en sorte que le nouveau gouvernement mette un terme à ce dossier qui dure depuis prés de 30 ans déjà ; ce qu’à effectivement prévu le nouveau ministre des transports.

En 2012, le président des industriels de Ligurie avait à maintes reprises tiré le signal d’alarme sur l’état du viaduc Morandi, affirmant que celui-ci pourrait s’écrouler dans les 10 ans. Le Mouvement 5 étoiles avait alors publié un communiqué très ferme : « No Gronda ! » parlant de « la fable de l’effondrement du pont Morandi » évoquées par certains qui feraient mieux de se renseigner… allant jusqu’à affirmer qu’il tiendrait encore 100 ans ! Difficile dans ces conditions pour la coalition d’accuser les autres alors même qu’ils ont une responsabilité dans cette situation.

Avant même les premières conclusions de l’enquête, le gouvernement italien va même jusqu’à menacer de révoquer la concession accordée à Autostrade per l’Italia sous 15 jours. Voilà qui fera probablement plaisir aux électeurs de ce gouvernement populiste mais qui ne règle rien tant que tous les éléments du l’enquête ne sont pas connus. Mais on est populiste ou on ne l’est pas ? Et peu importe si cette révocation risque de coûter à l’Etat italien plusieurs milliards d’euros ! A ce petit jeu, le gouvernement italien pourrait être le grand perdant et se discréditer un peu plus.

Quant aux attaques lancées par le gouvernement eurosceptique italien envers l’Union européenne, cette dernière a répondu sèchement par un communiqué dès le lendemain :

  • « Pour mémoire, les Etats membres sont libres de fixer des priorités spécifiques. Et de rappeler que l’UE a récemment encouragé l’investissement en Italie, notamment dans le développement et l’entretien des infrastructures…
  • …Sur la période 2014-2020, l’UE a prévu que l’Italie reçoive 2.5 milliards d’euros pour des investissements dans son réseau routier et le rail. Dans ce même sens, en avril 2018, la Commission a donné son feu vert pour un plan d’investissement en faveur des autoroutes italiennes de l’ordre de 8.5 milliards d’euros, y compris dans la région de Gênes…
  • …Il y a aussi de la flexibilité dans le Pacte de stabilité et de croissance et l’Italie en a été l’un des principaux bénéficiaires. Par ailleurs, l’autoroute A10 sur laquelle se trouve le viaduc Morandi, fait partie du réseau transeuropéen de transport, programme de développement des infrastructures de transport qui doit répondre aux exigences de la directive européenne de 2008 sur la sécurité des routes. Ce sont les autorités nationales (l’Etat italien) qui doivent s’assurer que les règles sont respectées. »

La tragédie de Gênes met en évidence la légèreté du gouvernement populiste et anti-européen italien qui cherche avant tout des bouc-émissaires pour cacher son incapacité à gouverner le pays, en se contentant de quelques décisions populistes qui plaisent aux électeurs, même si elles conduisent le pays à la catastrophe. Cette attitude n’est pas sans rappeler celle d’un certain Trump ; ce qui n’est guère de bon augure.

La France n’est hélas pas à l’abri d’une telle catastrophe.

On a ici et là entendu de prétendus spécialistes en ingénierie affirmer que ce qui est arrivé en Italie était prévisible mais qu’en France, cela ne pouvait arriver en raison de contrôles périodiques très stricts. Vraiment certains n’ont peur de rien ! En ce domaine, soyons modestes et évitons de donner des leçons aux autres. L’Italie n’est pas pire que la France.

Comme l’ont reconnu des spécialistes avérés comme Michel Virlogeux, l’architecte qui a conçu le Viaduc de Millau aux côtés de Norman Foster, la France n’est absolument pas à l’abri d’une telle catastrophe, notamment sur certains ouvrages anciens qu’ils soient concédés ou exploités directement par l’Etat ou les collectivités territoriales. Il suffit de se rappeler l’affaissement d’un mur de soutènement de l’important viaduc de Gennevilliers sur l’autoroute A15, entre Gennevilliers et Argenteuil, en mai 2018 qui a entrainé l’interruption de l’important trafic pendant plusieurs jours, suivie d’une ouverture très partielle sur une seule voie durant les travaux qui vont durer plus d’un an. Pourtant les faiblesses de l’ouvrage étaient connues depuis de longues années.

Un récent audit effectué à la demande du gouvernement français sur l’état du réseau routier national non concédé, rendu public courant juillet 2018, alerte d’ailleurs sur l’importante dégradation des ponts et routes du pays. Il aura fallu la catastrophe de Gênes pour que les médias français fassent enfin état de cet audit relatif à la dégradation des ouvrages d’art français.

Selon cet audit, sur les 12 000 ponts que compte le réseau national non concédé (sur un total de près de 200 000), près d’un tiers nécessiteraient des réparations. Si dans la plupart des cas, il s’agit de petites réparations qui ne mettent pas directement en cause la sécurité de l’ouvrage, elles permettent cependant de « prévenir l’apparition de dégradations structurelles ». Toutefois, dans 7% des cas, les dommages aux ouvrages sont beaucoup plus sérieux et présentent, à terme, un risque d’effondrement ; d’où la nécessité, à défaut de travaux immédiats, d’interdire à la circulation des véhicules sur près de 840 d’entre eux. Ce qui n’est pas le cas. Qu’en est-il des autres 88 000 ouvrages communaux et départementaux ?

L’audit estime qu’il faudrait consacrer en moyenne 1.3 milliards d’euros par an pour entretenir correctement les seuls ouvrages à la charge de l’Etat, contre un peu plus de 800 millions d’euros consacrés ces dernières années.

Du coup, l’Ecotaxe revient plus que jamais d’actualité ; elle qui était destinée à financer l’entretien du réseau routier national et qui avait été supprimée en 2014 par Ségolène Royal alors ministre de l’environnement d’un certain Hollande. Dans son rapport annuel publié en 2015, la Cour des comptes concluait à propos de l’abandon de l’écotaxe : « Un échec de politique publique dont les conséquences seront probablement très durables. » Elle affirmait par ailleurs : « Coûteux pour les finances publiques et dommageable pour la cohérence de la politique des transports et son financement, l’abandon de l’écotaxe poids lourds constitue un gâchis« . Une ardoise de 958 millions d’euros d’indemnités versées à la société Ecomouv’ (détenue par Autostrade per l’Italia), chargée de la mise en oeuvre de cette taxe. On mesure aujourd’hui l’absurdité de cette décision irresponsable et coûteuse pour les finances publiques.

En attendant de mobiliser les fonds nécessaires à l’entretien de nos infrastructures, la France n’a pas de quoi pavoiser, elle qui n’est pas davantage à abri d’une telle catastrophe. Face au vieillissement des ouvrages d’art, et malgré les restrictions budgétaires, l’Etat doit assurer une surveillance de plus en plus forte de l’ensemble de ses infrastructure concédées ou non. Rappelons qu’en France, la réalisation des travaux d’entretien et de sécurisation sur les ouvrages sont de la responsabilité de divers acteurs : les concessionnaires pour les ouvrages concédés, l’Etat pour les autoroutes non concédées et le réseau national, les départements pour le réseau départemental et les communes pour le réseau communal. Reste maintenant à trouver les fonds nécessaires.

Chaque acteur doit prendre ses responsabilités, à commencer par l’Etat en charge des contrôles, quitte à imposer la fermeture à la circulation des ouvrages présentant des risques réels d’écroulement.

Aucun pays n’est hélas à l’abri de la tragédie de Gênes. Ne l’oublions pas.

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